Focus sur... l'addiction à l'activité physique
Interview du Dr Sabine AFFLELOU, psychiatre
Nous remercions le Dr Sabine AFFLELOU, psychiatre et responsable du Centre d’accompagnement et de prévention pour les sportifs (CAPS) à Bordeaux, structure unique en France qui a répondu très aimablement à nos questions sur les réalités de l'addiction à l'exercice physique.
Nous présentons également le Centre d'accompagnement et de prévention pour les sportifs et l’aide spécifique qu’il leur apporte.
L'interview
Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux pratiques sportives excessives ?
Dans le cadre de notre activité au CAPS, nous rencontrons des sportifs qui consultent pour tout type de problématiques liées à leur pratique sportive. Même, si cela n’est pas évoqué lors d’une première consultation, nous nous sommes rendu compte que certains sportifs rapportaient des symptômes à l’interruption de leur pratique tels qu’une irritabilité, des éléments dépressifs, un mal-être, des troubles alimentaires ...et finalement le constat que leur pratique pouvait être aliénante. Ce n’est pas toujours facile de « mettre le curseur » entre une pratique excessive et une pratique « addictive », là où ça devient pathologique. Mais les éléments recueillis sont compatibles avec le champ des addictions comportementales.
Peut-on parler d’addiction au sport ? Quelles similitudes et/ou différences peut-on noter par rapport à d’autres addictions ?
Il n’y a pas de consensus sur la définition de l’addiction au sport. Celle-ci ne figure pas dans les grandes classifications internationales. Mais sur le plan clinique, on observe une perte de contrôle de certains sujets par le fait qu’il faut pratiquer toujours plus quels qu’en soient le contexte et les conséquences. Petit à petit, la gratification, le plaisir laisse la place à l’obligation. Il existe également comme dans d’autres addictions - telle que l’addiction à l’alcool - cette notion de déni, mais ici probablement encouragée par la place positive du sport dans les représentations. L’image du sport est bonne. Il apporte effectivement des bienfaits prouvés sur le plan de la santé physique et psychique. C’est un objet ultravalorisé. Dans le cas d’une pratique excessive il va s’agir de démontrer que la relation qu’on a à l’objet peut être dévoyée. Quand on organise sa vie autour de sa pratique sportive, centration au prix de sa vie sociale, familiale ou professionnelle, que l’on ressent une nécessité impérieuse de s’adonner à son sport, que le corps hypersollicité se dérègle avec des blessures à répétition, des fractures de fatigue, des tendinites... on voit les similitudes avec les autres addictions. Mais ce n’est pas que par la quantité de sport mais surtout par le mode relationel avec l’objet qui va faire que la pratique va devenir problématique. Sinon tous les sportifs dits intensifs ou de haut niveau seraient des « addicts » et ce n’est bien sur pas le cas dans les populations que nous observons.
En quoi vos consultations au CAPS de Bordeaux vous permettent-elles d’en savoir plus sur cette addiction ?
Les patients que l’on reçoit viennent pour des raisons différentes : soit parce qu’ils ont des moments de dysrégulation émotionnelle, de baisse de performance, d’interruptions, soit parce que des problèmes surgissent leur carrière terminée soit pour d’autres addictions ou des troubles du comportement alimentaire. La cooccurence diagnostique est très fréquente.
Le risque de TCA est majoré pour d’autres types d’activités physiques dans lesquelles l’aspect esthétique est très important où il va s’agir de scruter et sculpter son corps, de le faire apparaître le plus gracieux possible comme dans la danse et la gymnastique et léger comme dans le saut à ski. Ces sports se pratiquent aussi sous l’oeil d’un juge d’où une importance démesurée dans le rapport à l’image donnée ou perçue.
D'autres sports cumulent des risques de pratique excessive avec une modification de l’alimentation, avec une restriction ou bien un choix particulier d’aliments, cela se produit pour les exigences de sports à catégorie pondérale comme le judo, la boxe dans lesquels il faut augmenter sa masse musculaire et perdre le gras. Ces sports très liés au poids sont associés à des moyens « culturels » (purges ou « séchages ») qui dérèglent complètement la façon de s’alimenter.
D'autres encore peuvent provoquer une distorsion perceptive de l'image de soi directement reliée à l’image corporelle. Par exemple, certains body builders qui cherchent à augmenter leur volume musculaire à tout prix ne se trouvent jamais assez « volumineux », et sont en quête d’une image de perfection jamais atteinte qui n’est pas vraiment en lien avec celle de tout un chacun (syndrome de dysmorphophobie musculaire) au point de se cacher du regard des autres et de s’empêcher de vivre normalement.
L’addiction secondaire naît souvent sur un terrain fragilisé. Des personnes vulnérables qui ont terriblement peur de grossir ou recherchent la maigreur (comportements d’anorexie associés à des traits de personnalité rigide, perfectionniste) vont aller vers des sports qui valorisent ces aspects.. Pour sentir leur corps vivre, elles ont besoin d’une pratique physique très soutenue. Celle-ci est un moyen de perdre du poids mais aussi un exutoire, une façon de s’estimer, de se motiver, d’exister. La difficulté pour nous est de savoir si ce sont certaines pratiques sportives qui engendrent des troubles du comportement alimentaire ou bien le contraire, cela peut être les deux.
Je voulais aussi aborder un autre point terminologique : nous sommes souvent sollicités pour parler du phénomène de « Bigorexie » pour dénommer l’addiction au sport. Or ce terme porte à confusion, car il fait plutôt référence à une population qui cherche à augmenter sa masse musculaire par tous les moyens, à un trouble dysmorphophobique du corps tels que nous l’avons évoqué plus haut.
Pour nommer l’addiction au sport nous préférerons les termes de pratiques problématiques de l’exercice physique, d’addiction à l’activité physique, de dépendance à l’activité physique, de troubles d’investissement à l’activité physique…qui nous semblent plus adaptés à la réalité du terrain.
Quels sont vos principaux axes de recherches dans cette thématique ?
Nous essayons de mesurer la fréquence des troubles et pour cela il nous faut connaître la prévalence par rapport à la population sportive d’autant que la fourchette donnée aujourd’hui va de 4 à 80 %. Nous aimerions pouvoir commencer des études sur la population étudiante par exemple.
Nous voudrions aussi savoir s’il existe des sports plus générateurs d’addiction que d’autres. Nous pensons que les sports individuels sont plus à risque et davantage encore s’ils sont pratiqués en solitaire, sans limites extrinséques...
Nous voulons aussi travailler les axes comme le sport en relation avec des traits de personnalité comme le perfectionnisme, l’acétisme, la satisfaction corporelle, l’estime de soi...
Nous nous intéressons aussi bien sûr aux liens existants entre les troubles du comportement alimentaire et l’addiction à l’activité physique.
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FOCUS sur... Le CAPS
Pourquoi avoir créé le Centre d’accompagnement et de prévention pour les sportifs ?
Il y a une dizaine d’années, nous avions mené avec le Dr serge Simon une réflexion par rapport aux sportifs qui se trouvaient en difficulté, qui allaient visiblement mal et semblaient désemparés sur le plan psychologique. Ils avaient besoin d’être entourés. Ils n’avaient pas vraiment de lieux attitré pour consulter. D’autre part pour ces personnalités qui ont toujours été persuadées d’être très fortes, pour qui la performance est à tord associée au bienêtre, il est peut être plus difficile de prendre conscience qu’ils peuvent avoir des « failles ». Donc il fallait qu’il existe un endroit qui leur serait dédié spécialement pour faciliter l’accès au soin, où l’on pourrait plus facilement comprendre leurs problématiques très spécifiques. Il était également important pour ces sportifs d’être dans un lieu distinct de leur pratique sportive, de leur lieu de suivi habituel car il est évident que lorsqu’on est un sportif de haut niveau et que l’on ne va pas bien sur le plan psychique cela cadre assez mal avec les valeurs enseignées par les entraîneurs, les proches…
Dans notre centre nous travaillons en étroite collaboration avec les instances sportives (CREPS, Pôle espoir...)
Nous réalisons des bilans psychologiques dans le cadre des bilans systématiques annuels (obligation depuis 2006). Cela permet de détecter des problèmes éventuels qui pourraient justifier une consultation avec un psychiatre par exemple. Chaque année environ 15% de sportifs évalués en bénéficient et nous ont également beaucoup appris sur ce monde singulier du sport de haut niveau.
Mais recevons également des sportifs de tout niveaux ainsi que ceux qui ne sont plus en activité.
21 février 2012
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